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Hommage à Tomaszewski, par Pierre Bernard

En mars 1999, l’Académie des beaux-arts de Varsovie souhaitait honorer le professeur Henryk Tomaszewski du titre de docteur honoris causa pour son œuvre graphique et pédagogique. Souffrant depuis plusieurs années et ne pouvant se déplacer comme il le souhaitait, Henryk refusa cet honneur. Entre temps, l’Académie m’avait demandé un texte d’hommage. En voici les principaux extraits.

Quand on m’a demandé, Henryk, de m’adresser à toi à l’occasion de cette belle cérémonie, j’ai été, à la seconde même, transporté de joie et pétrifié d’angoisse, avant de pouvoir dire oui. La joie d’avoir la chance de te voir pour te dire, devant tous, mon admiration et ma gratitude au regard de ce que tu as initié en moi. L’angoisse de ne pas trouver les mots et les tournures dignes de cette mission de célébration.

Ton œuvre graphique, Henryk, est unique et magnifique.

Quelques-uns parmi les plus grands commentateurs l’ont déjà analysée et célébrée. Ce n’est pas d’elle que j’essaierai de m’approcher ici, mais bien du responsable de sa philosophie et de son devoir humain de continuité, Henryk Tomaszewski, mon maître.

Je t’ai rencontré en octobre 1964, le premier jour de la rentrée universitaire à l’Académie de Varsovie où j’avais obtenu une bourse d’étude pour une année dans ton atelier. Ce jour-là, à la sortie d’une courte et chaleureuse introduction de bienvenue, tu m’as adressé, en guise de premier projet, une véritable énigme. Quarante années plus tard, elle m’apparaît plus que jamais, comme le pivot décisif et la métaphore inépuisable de mon engagement et de mon éthique de graphiste.

La voici dans sa simplicité: “Paul Klee, une affiche.”

Rien de plus, rien de moins. J’ai pendant plusieurs minutes hésité en mon for intérieur entre Klee et Clef, Klee Paul, l’artiste peintre, clef, la clef pour ouvrir la porte. Quelle clef ? Enfin convaincu qu’il ne pouvait s’agir de porte qu’on manipule, mon premier réflexe, grâce à mes nouveaux amis étudiants, a été de fuir... de partir à la découverte revigorante mais sidérante de l’alcool de pomme de terre. Quelques jours plus tard, revenu à l’atelier, je retrouvais Paul Klee et son affiche, la question restait là, suspendue... champ d’aventure inconnu dont-il allait falloir explorer les limites.

Je cherchais en vain dans ma culture passée les points d’appui nécessaires, car j’arrivais d’un monde où Paul Klee n’existait que dans les musées et dans les livres, il était célébré mais, de fait, déjà embaumé par l’histoire de l’art, et celle-ci flirtait rarement, à cette époque, avec la rue.

Les affiches, elles, innombrables, colorées et joyeuses, ne célébraient dans mon pays que les automobiles, les bouillons Kub et les savonnettes, au mieux les films de cinéma – ce qu’elles faisaient d’ailleurs de temps en temps avec brio quand un Savignac ou un André François en était chargé. Mais quand Paul Klee était annoncé au Grand Palais, on pouvait habituellement voir la reproduction d’une œuvre de l’artiste bien centrée dans une marie-louise confortable, en haut de laquelle une typographie élégante, de couleur raffinée et bien tempérée, nous invitait à venir admirer, à venir nous cultiver, du tant au tant.

Paul Klee était bien gardé. C’était une valeur sûre de la culture moderne protégée, intouchable. Et voilà que ta demande, ici, était de faire une vraie affiche, le préfaçant, lui, le champion de la poésie graphique, l’enchanteur délicat, le magicien consacré. Et moi, le stagiaire graphiste débutant, je devais m’y confronter et oser ainsi cosigner une image dont la vocation était d’être multipliée et montrée à tous ! Tous ceux précisément qui, peut-être, n’iraient jamais voir cette exposition ! À moins que... mon image entre dans la danse et leur fasse voir, imaginer, supputer que Paul Klee était une nécessité pour chacun d’entre eux, comme elle l’était pour moi.

Je venais de découvrir avec toi, Henryk, la problématique fondamentale de la communication visuelle authentique, le fait que chaque acte de graphisme constitue un départ de dialogue, une invitation à la conversation, une offre de partage culturel.

Une offre qui implique dans son déroulement, le client commanditaire et la nature de son message mais aussi, et surtout en l’occurrence, le transmetteur, l’interprète, celui qui transforme cette proposition d’échange en proposition visuelle, concrète et singulière en lui inventant sa forme pour la circonstance. Et, on peut bien parler ici de mission du graphiste, de mission culturelle. Tout ce qui est humain transite par l’humain, il n’est pas d’autre passeur.

J’ai souvent réfléchi, plus tard, à la formule de Cassandre qui disait: L’affichiste joue le rôle du télégraphiste : il n’émet pas de messages, il les transmet. Probablement voulait-il affirmer par là l’humilité de la tâche face à une commande déjà très socialisée. Mais, grâce à Dieu (!), il n’y a jamais cru et surtout, pour notre plus grand bonheur, ne l’a jamais mis en pratique. S’il y a une part de vérité sociologique dans cette formule, elle est bien relative car l’alphabet morse de l’affichiste n’a jamais existé, la transparence des signes et des codes graphiques est une pure illusion, dès lors que l’on tente de mettre en œuvre des relations sincères avec n’importe quel groupe social et a fortiori avec la société tout entière.

Heureusement, grâce à toi Henryk, je n’ai pas voulu devenir télégraphiste mais graphiste, c’est-à-dire interprète singulier des valeurs et des messages qui allaient m’être confiés ou que je choisirais de servir.

Et c’est au cœur de cette définition du métier, que je qualifie de grande utilité publique, que ton enseignement, Henryk, se fondait, porteur de radicalité conceptuelle, d’excellence plastique et de confiance absolue dans l’autre.
 
La radicalité conceptuelle, c’était de découvrir que l’image faisait sens et que le sens était pétri par sa forme même. C’était également mesurer son autorité signifiante en interrogeant sans cesse son interprétation.

Cette approche sémiologique pratique, tu la mettais en œuvre par une mise en question permanente des anecdotes et une invitation systématique à la recherche de la synthèse. Cette orientation favorisait le développement d’une imagination introspective et volatile. Elle nous apprenait le perfectionnement des associations d’idées. Tu savais aussi exiger, dans cette recherche, notre sincérité profonde, clef décisive à la capacité d’invention de chacun.

Entraîneur permanent de nos sensibilités intellectuelles singulières, la radicalité s’exprimait aussi dans ton enseignement par la libre critique des stéréotypes et de leur emprise sur nos esprits ; cette langue de bois à la vie dure, dont nos contemporains ahuris sont abreuvés, par la propagande hier et par la culture de masse aujourd’hui encore.

Tranquillement, tu nous révélais, à propos de chaque lieu commun, notre capacité à ouvrir un sentier de découverte poétique. Et quand toi, qui n’as jamais voulu quitter ta langue maternelle, tu devenais mime et acteur de ta pensée, tu attisais en chacun de nous le goût pour l’universel, tu nous inculquais ce besoin de luxe, d’absolue nécessité, sans lequel la vie de chacun ne peut avoir de sens pour les autres.

Quant à l’excellence plastique, elle naissait naturellement de cette sollicitation intellectuelle. C’était l’approche de la pensée avec les outils du dessin.

Comme au fil de tes créations, tu savais nous montrer, ciseaux en main – et parfois un bout de craie ou un pauvre papier déchiré – la vigueur d’un contraste décisif, la nécessité plastique d’un équilibre précaire, ou encore la renaissance/réactivation d’un symbole arraché au vocabulaire de la rue.

Jamais la question de la beauté ne se posait pour nous dans sa triste solitude formelle.

L’affiche en cours, lieu de nos échanges, était avant tout un théâtre que le thème commandait de mettre en scène. Et dans cette dramaturgie, nulle préoccupation décorative ne venait troubler les émotions et leurs finesses d’expression, qui devaient toutes se mettre au service du sens pour un spectateur potentiel. Il s’agissait de l’interpeller, de le mobiliser, en mettant son imagination en mouvement, non seulement grâce au contenu mais bien essentiellement grâce à la forme de ce contenu.

C’était alors, à tes yeux, cet échange de sens qui se devait d’être unique, impressionnant si possible, beau ! pourquoi pas ? mais inoubliable....

L’excellence plastique comme moteur de la communication visuelle humaine !

Voici la langue de bois qui revient !

Je te vois en rire ! La formule n’a ni la fulgurance ni la joie légère qu’on serait en droit d’exiger d’elle !

Ce qui m’apparaît clairement aujourd’hui, c’est que cet intense entraînement intellectuel et plastique que tu nous dispensais dans l’introduction à une création d’affiche n’avait d’autre but que de nous apprendre à aller vers l’autre pour l’impliquer en nous impliquant, le concerner si nous l’étions nous mêmes, et lui offrir, alors, l’occasion d’un partage.

L’autre, le passant, le spectateur, le public, celui que les tenants du marketing d’aujourd’hui dissimulent dans le concept de cible, toi, tu nous as appris à le considérer, à l’interpeller et à le mettre en éveil. Pour toi, l’autre, c’est l’alter ego, l’humain sensible. Tu nous as appris à solliciter avant tout ses connaissances du quotidien, sa délicatesse et son intelligence. Tu nous as appris à le respecter et à lui faire confiance. Ainsi tu nous mettais en position d’être un artiste élitaire pour tous comme le proclamait chez nous Antoine Vitez, dans son théâtre, et comme le mettait en pratique, chez vous, à la même époque, le grand Jerzy Grotowski.

Cette confiance a priori dans la capacité humaine à accepter l’excellence, c’est, j’en suis sûr, l’instinct du grand artiste que tu es, qui te la dicte. Car si l’acte artistique est souvent humble, il est au même moment démesurément ambitieux et généreux, politique, au sens étymologique du terme. Il s’adresse à la cité. Minoritaire par définition, une création appelle dès sa naissance à sa reconnaissance. Elle en appelle aux témoins pour exister.

C’est pourquoi tout au long de l’histoire, les artistes n’avaient d’autres moyens que de solliciter les puissants pour produire leur contribution.

Cette soumission économique des artistes a longtemps été la règle absolue, et si les œuvres concrétisaient souvent une aspiration universelle et libératrice, c’était en se mettant dans le même moment au service d’intérêts particuliers, eux-mêmes souvent oppresseurs du plus grand nombre.

Cette contradiction structurelle a été perçue par la plupart des acteurs majeurs de la scène artistique et intellectuelle de notre siècle. Beaucoup, et tu en es, ont voulu ardemment la combattre en cherchant à la surmonter. C’était là une participation spécifique à la montée de l’émancipation générale. Celle-ci, malgré les deux guerres terrifiantes, semblait progresser et s’inscrire inexorablement dans l’avenir du monde. Il n’en a rien été. Nous savons tous aujourd’hui que cet avenir rêvé par les Lumières et les modernes n’a pas été acquis, parce que théorisé ! Le travail reste à faire et l’humanité dans son histoire à venir, devra se l’approprier en le transformant.

Je te prie, Henryk, de m’excuser pour cette trop longue digression historico-politique, mais elle m’était nécessaire pour te dire combien ton enseignement, et la finalité sociale qu’il induisait, reste plus que jamais d’actualité, devenant de fait, un des premiers modèle de résistance à la normalisation générale ambiante.

Pour toi, les valeurs humanistes ont évidemment une dimension morale, aussi, elles ne supportent pas d’être clamées, encore moins imposées par un quelconque rapport de force. Il convient de les faire naître sans cesse de l’échange entre enseignant et enseigné, entre créateur et public citoyen.

Parce que tu es l’homme d’une éthique et non d’un style, l’Académie, en t’honorant, affirme également sa confiance dans l’idée que si les productions culturelles sont le véhicule privilégié des valeurs, alors, il est nécessaire de favoriser par l’enseignement, l’émergence de la diversité. Diversité, la plus large possible, de créateurs aux conceptions différentes, voire opposées, mais tous capables de profondeur dans leur relation à la création, donc à leur société.

Enfin, Henryk, j’aimerais te dire, pour conclure cet hommage, qu’aujourd’hui à la fin d’un XXe siècle qui aura échoué dans toutes ses tentatives sociales utopistes programmées, la certitude d’un avenir humain digne est encore imaginable et rendu possible parce que des hommes comme toi gardent jusqu’au bout leur rêve de beauté, d’esprit et de solidarité.

Ils investissent toutes leurs forces et leurs capacités d’amour dans le travail vital de découverte et de continuité que constitue l’enseignement. Ils misent ainsi sur la qualité individuelle de chacun comme garantie fondamentale d’un avenir possible pour tous.

Henryk, au nom de tous ceux qui t’en sont directement redevables – ils sont nombreux, actifs partout dans le monde, et je suis l’un d’eux – je te remercie solennellement, en te renouvelant à l’occasion de cette belle cérémonie, ma profonde tendresse et ma grande admiration.

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