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Signes d'humains, par Bernard Darras

Alors que le débat sur l’égalité entre les sexes progresse lentement dans la société, on peut s’interroger sur le degré de sexisme des pictogrammes utilisés dans la signalétique.
Une promenade urbaine attentive aux pictogrammes mettant en scène des humains en dit long sur le sujet. Les signes d’humains mâles dominent partout alors que ceux des femmes sont le plus souvent confinés aux portes des toilettes.
Faut-il veiller à développer une communication visuelle égalitaire ou faut-il tendre vers une communication neutralisée utilisant des figures d’humains asexués ?
Cette contribution à une communication éclairée et responsable devrait guider les pas des designers et décideurs.

Des signes d’hommes et de femmes
De toutes les différences, les différences dans la morphologie des sexes sont celles qui sont maximales entre les humains, toutefois, en raison des règles sociales qui gouvernent l’exposition et la dissimulation des différentes parties du corps, règles qui sont intégrées sous forme des différentes formes de la décence et de la pudeur, ce sont précisément ces attributs qui ne peuvent être exposés publiquement à la vue. La question centrale de cet article peut se formuler ainsi : comment le sexe comme signe non montrable parvient-il à se donner à voir ?

Les signes dans le système des signes internationaux
La première étape de cette étude a consisté à constituer une collection de pictogrammes de la signalétique en provenance de tous les continents. L’objectif de la collecte n’était pas de constituer un échantillon représentatif de la fréquence d’utilisation de chaque pictogramme – ce qui eut été une opération difficile à conduire – ni une étude comparative des influences de chaque environnement culturel – ce qui reste une étude à réaliser – mais plus simplement une exploration de la diversité et de la variabilité des pictogrammes. C’est donc la recherche des variations de la signalétique qui a motivé la constitution de ce corpus qui comprend près de cent cinquante couples de pictogrammes différents. Ces couples sont essentiellement utilisés dans la partition des espaces en fonction du sexe, notamment quand des parties du corps sont dénudées (signalétique des toilettes, piscine et salle de sport) mais aussi dans des représentations de duos, (à la proximité des écoles et des passages pour piétons par exemple.) ou encore dans les représentations de la famille.
Une étude de la structure et de la morphologie de ces paires de pictogrammes permet de dresser une liste de leurs composants.
Cette liste permet d’étudier les représentations des principaux segments du corps humain et leurs variations en fonction du sexe du personnage figuré.
Tout d’abord, notons que ce type de pictogrammes n’offre aucune indication permettant de savoir si les figures sont de face ou de dos. C’est donc seulement parce que la représentation de dos est rare et de ce fait sémantiquement non pertinente, que nous supposons que les figures nous font face. Les signes sont clairs sur fonds sombres et colorés ou inversement. Les figures sont construites à partir d’un axe de symétrie vertical et sont parfois accompagnées d’un texte indiquant les lieux qu’ils signalent, voire d’une information sur le sexe. Quand ils indiquent des lieux distincts pour les hommes et pour les femmes, les pictogrammes sont séparés par une barre verticale.
Les autres composantes sexuées sont :
- les formes de la tête et leurs éventuelles différences de taille – les plus grandes étant réservées aux hommes – et les cheveux qui sont parfois ajoutés aux têtes des pictogrammes féminins.
- Le cou est le plus souvent absent et remplacé par un vide, parfois la tête est directement collée au tronc. Si le cou est dessiné, il arrive qu’il soit plus épais pour l’homme que pour la femme.
- Dans quelques cas plutôt rares, un trait marque l’emplacement de la poitrine de la femme.
- La carrure ou largeur des épaules est un attribut différentiateur fréquemment utilisé. Elle est plus large pour les hommes que pour les femmes, mais elle est parfois de même taille. En combinaison avec cet attribut le dessin des épaules connaît deux formes : les tracés à angles droits ou arrondis. Ces derniers sont le plus souvent réservés aux femmes.
- Les bras peuvent être plus longs pour les hommes et portés parallèlement au corps ou en formant un angle. Cette seconde position est plus fréquente dans les pictogrammes des femmes. Les bras sont alors parallèles aux bords de la jupe/robe avec laquelle ils ne se superposent que très rarement.
- En général les mains ne figurent pas précisément dans les pictogrammes. Elles sont incluses dans le motif du bras.
- Le passage du tronc au bassin est marqué ou non par la taille. Cette morphologie est rare dans les dessins des hommes, mais elle est fréquente dans celui des femmes. Dans de rares pictogrammes de femme, la silhouette présente un léger déhanchement.
- Le dessin des jambes des hommes laisse supposer qu’ils portent un pantalon. En revanche, le dessin des jambes des femmes est souvent plus étroit, ce qui, associé au port de la robe ou de la jupe laisse supposer que les jambes sont nues. Les jambes sont en général dessinées en parallèle, mais elles peuvent converger en pointe dans certains pictogrammes de femme. Elles sont pudiquement serrées dans les pictogrammes des femmes, alors qu’elles peuvent être ostensiblement écartées dans ceux des hommes.
- Les jupes ou robes sont de longueurs et de formes très variables. Longues, coupées aux genoux ou courtes, elles démarrent de la taille ou sous les bras. Elles peuvent être en trapèzes plus ou moins évasés ou courbes avec diverses variations.
- Les pieds et chaussures sont comme les mains : intégrés ou absents.

Enfin, il est intéressant de noter que si les deux pictogrammes sont généralement de même taille, il arrive que le signe de l’homme soit plus grand que celui de la femme.
Une ultime information concerne la latéralisation des membres du couple. L’homme et la femme sont prioritairement placés dans cet ordre, position que la langue ordinaire privilégie aussi. (Le couple H-F représente 62 % des cas.)
Ainsi que nous venons de le voir presque tous les constituants des pictogrammes peuvent être utilisés pour marquer le sexe de l’un ou l’autre personnage.
Les pictogrammes du panneau que nous avons retenu pour illustrer cet article en sont de bons exemplaires.

Dans le prototype suivant que nous n’avons jamais rencontré dans la signalétique réelle, la redondance et la différence sont maximales.

À l’opposé de cette communication redondante on peut trouver des configurations beaucoup plus discrètes. En principe, un seul signe devrait suffire à marquer le sexe. Toutefois, tous les signes n’ont pas le même pouvoir différenciateur, ni la même efficacité visuelle.
Une simple variation de l’épaisseur du cou pourrait subtilement suffire à distinguer les deux figures, mais dans l’espace réel la différence ne serait ni repérée ni considérée comme un trait pertinent. Et encore, faudrait-il que les pictogrammes restent associés dans le même panneau pour avoir une chance d’être comparés et interprétés correctement lors de la même expérience visuelle.
De fait, presque tous les composants se trouvent dans cette situation de dépendance contextuelle. Ils ne fonctionnent bien que quand le système est complet, et ils ne sont plus lisibles en situation d’autonomie.
Seul le signe de la jupe (ou robe) est un signe optimal. Il conjugue les avantages de la différence maximale – il n’est jamais porté par les pictogrammes masculins – et les avantages de l’autonomie. En effet, les pictogrammes féminins avec jupe/robe fonctionnent seuls dans la communication visuelle. La jupe/robe est d’ailleurs presque systématiquement présente dans les pictogrammes que nous avons recensés.

Les deux couples de pictogrammes suivants constituent les extrémités d’une échelle de variation sur laquelle les figures peuvent être rangées en fonction du nombre de leurs traits de sexualisation et donc en fonction de la redondance sexuelle dans chaque pictogramme.

Si on classe notre collection sur cette échelle graduée, on note tout d’abord que dans leur grande majorité les pictogrammes comportent assez peu d’informations redondantes. Deux ou trois signes suffisent le plus souvent à différencier les personnages. On remarque ensuite un effet de « tendance » en lien avec l’environnement. Plus les informations sont concentrées, plus les pictogrammes sont répandus dans les dispositifs de communication les plus récents et régulièrement mis à jour. À l’opposé, plus les informations redondantes sont nombreuses, plus les pictogrammes sont anciens et intégrés dans un environnement démodé.

 

Economie cognitive des signes
Les signes de la communication visuelle sont élaborés de façon à ménager les ressources cognitives des utilisateurs. Le plus souvent, ces signes ont été élaborés empiriquement, mais toujours avec quatre soucis prioritaires : être repérés comme éléments de signalétique, faciliter la reconnaissance, accompagner les inférences et favoriser la mémorisation. Les signes ainsi réalisés anticipent sur le travail cérébral en réduisant, compressant, séparant, catégorisant, neutralisant et stéréotypant l’information.

Le souci de « faire signe » et d’être repéré comme tel relève des opérations de catégorisation des informations dans le monde visuel. Afin d’améliorer leur repérage visuel, les pictogrammes en général et ceux que nous étudions en particulier se conforment aux règles du genre « signalétique ». À cet effet, ils sont le plus souvent placés en hauteur dans la zone spatiale réservée à la communication visuelle. Ils sont inscrits dans un panneau plus ou moins normalisé, et adoptent un type de graphisme linéaire ou en aplat. Leurs couleurs sont typiques de la gamme signalétique et ils sont parfois redoublés d’une information textuelle. Toutes ces opérations permettent d’augmenter l’écart avec les autres signes potentiels de l’environnement et de maximiser leur distinction et détection. Le panneau dont nous avons privilégié l’étude rassemble toutes ces propriétés.
Deux propriétés sémiotiques et cognitives nous intéressent ici tout particulièrement : la première concerne la catégorisation naturelle, la seconde la neutralisation.

La catégorisation
À la différence des catégories savantes, expertes ou scientifiques, les catégories naturelles sont des entités cognitives qui résultent des interactions et des expériences collectives qui se déroulent dans la vie ordinaire. Elles sont stockées dans la mémoire sémantique de chacun. Chaque catégorie est organisée en trois niveaux d’abstraction ce qui donne par exemple : « Animal » au niveau super-ordonné, « Chien » au niveau de base et « Dalmatien » au niveau subordonné, (Ce sont les travaux de la psychologue Eleanor Rosch qui ont inauguré ces recherches 1975, 1978.) Le niveau de base est sollicité de façon privilégiée lors des processus de traitement de l’information ordinaire. Si j’évoque un chien dans une conversation ordinaire (non spécialisée) avec une personne ayant une expérience culturelle proche de la mienne, nous convoquons l’un et l’autre l’image mentale d’une entité canine du niveau de base qui a de grandes chances d’être commune. Ce ne sera ni un chien rare, ni un chien précis, mais plutôt un chien typique ou moyen. Un chien, très canin, qui ne peut se confondre avec un chat, un renard ou un loup.
Chaque niveau d’abstraction est une sorte de « résumé cognitif» constitué de propriétés ayant ensemble un fort potentiel discriminant. Les recherches de psychologie cognitive ont par ailleurs montré que les résumés cognitifs des « objets du monde » sont principalement constitués de propriétés figuratives. Dès l’enfance, par ajustements successifs avec les propriétés sélectionnées dans leur communauté interprétative, les humains apprennent à catégoriser et à communiquer en adaptant leurs catégories à l’expérience consensuelle de leur environnement. Les dessins des enfants sont précisément composés à partir de ces propriétés figuratives mémorisées, ce qui explique en grande partie leur « air de famille », mais aussi leur proximité avec les pictogrammes les plus consensuels. Toutes les figures de la communication visuelle consensuelle puisent à la même source des propriétés figuratives du niveau de base des catégories cognitives. (Darras 1996, 1998, 2004)
Le niveau de base est donc celui où l’information est maximalisée et où l’ambiguïté et minimisée. Les images graphiques qui en sont issues sont les plus simples et destinées à la communication et à la répétition. Les composantes des pictogrammes humains que nous avons étudiés précédemment sont issues des propriétés figuratives du niveau de base et sont très proches des dessins des enfants et de la signalétique la plus basique.
Les exemples suivants en témoignent
 
Dans ces trois cas, on note aussi que la propriété figurative « cheveux » est utilisée comme un attribut féminin typique. Ce phénomène qui est aussi dominant dans les dessins des enfants est une des grandes marques de la sexualisation des humains. Probablement pour des raisons de neutralisation présentée ci-après, elle tend à disparaître des pictogrammes féminins.

La neutralisation est une autre opération cognitive particulièrement intéressante à étudier. La schématisation qui est à l’œuvre dans les pictogrammes est bien plus qu’une simplification ou une sélection de propriétés distinctives, c’est une neutralisation de ces propriétés. En fait, la neutralisation impose que chaque propriété soit sélectionnée dans le niveau de base de sa catégorie.
C’est ainsi que lors de la phase de neutralisation, les propriétés les plus générales et les plus génériques sont privilégiées au détriment des autres.
La fonction principale de la neutralisation vise à ce que les signes (mentaux et externes) puissent être utilisés dans le plus grand nombre de situations et de contextes possibles. Ceci vaut pour les dessins des enfants, comme pour les pictogrammes de tous types. Ils sont donc destinés à perdre le maximum de traits singuliers pour être enrôlés dans le maximum de situations.

Dans le cas qui nous intéresse, le pictogramme recherché est une figure humaine neutre. Un humain indépendant des différences d’âge, de morphologie, d’ethnie, de classe sociale – ce qui est assez facile à réaliser – mais qui doit aussi être une figure asexuée. Ce pictogramme neutre peut ensuite être décliné dans toutes les situations qui le requièrent et il peut bien évidemment être enrichi pour marquer le féminin et le masculin.
À ce titre, trois combinaisons sont possibles pour obtenir un couple.
Dans le premier cas on ajoute un signe du niveau de base de chaque sexe à la figure de l’humain neutre.
Dans le second cas on ajoute seulement un signe du niveau de base de l’homme.
Dans le troisième cas on ajoute seulement un signe du niveau de base de la femme.
Observons notre collection en faisant l’hypothèse qu’un signe d’humain neutre est à la base de la construction des paires de pictogrammes, il apparaît que l’adjonction d’un signe féminin est la solution majoritairement privilégiée, alors que la seule adjonction d’un signe masculin ne l’est jamais. Ceci interroge nos représentations des deux sexes et questionne la position qu’occupe le féminin par rapport au masculin dans nos catégories cognitives. Celles-ci influençant les systèmes de communication verbaux ou visuels qui les influencent en retour.
On peut l’interpréter de deux façons. Dans un système dominé par la pensée masculine, l’homme est conçu comme le meilleur représentant de l’humain. En français, comme dans d’autres langues ne dit-on pas les hommes pour parler des humains ! Mais on peut réciproquement penser que la femme est toujours une forme enrichie de l’homme alors que celui-ci se confond avec la base commune et neutre. (Ce problème existe aussi en linguistique.)
En ce qui concerne notre étude, il est évident que les traits sexualisant sont des marques particulières qui déneutralisent la figure humaine générique. Les composantes des pictogrammes d’« humains » doivent donc produire une neutralité androgyne ou asexuée pour être des représentants génériques.
À défaut d’être objectivement neutralisés, c’est ainsi qu’ils fonctionnent le plus souvent dans le processus interprétatif des hommes, mais aussi des femmes.
Ainsi pour tous, l’interprétation de ce pictogramme d’ascenseur ne signifie pas qu’il est réservé aux seuls hommes.

Néanmoins, sous la pression des luttes féministes et de leurs effets sur la parité dans toutes les manifestations publiques, on assiste au développement des pictogrammes mixtes.

Dans l’exemple suivant un pictogramme de base neutre a été féminisé par l’adjonction d’une jupe/robe conduisant à l’écartement des bras et masculinisé par l’élargissement de la carrure et le redressement de l’angle des épaules. Ainsi que nous le constaterons plus tard ces distinctions ne sont pas sans contribuer au renforcement des rôles sociaux traditionnels et à une discrimination des genres plus que des sexes.

Enfin, il est intéressant de noter que la neutralisation, tout comme le manque de neutralisation, influence le résultat final. C’est ainsi que les pictogrammes officiels et à vocation internationale ont pour caractéristique d’être les plus neutralisés. De leur côté, les pictogrammes de production locale et à destination locale le sont souvent beaucoup moins, ce qui, pour les usagers habitués à la signalétique internationale leur confère un charme exotique et « provincial ».
En voici quelques exemples :

Ainsi que nous allons tenter de le montrer en conclusion de cet article, ces modestes pictogrammes sont à la fois des enregistreurs et des prescripteurs de tradition y compris dans leurs récents aménagements politiquement corrects. Pour observer cela, nous allons concentrer notre attention sur les relations sociales qui sont représentées dans les signes et qui résultent le plus souvent des habitudes et automatismes socio-culturels qui agissent à tous les niveaux de la production des signes et de leur interprétation.

Le corps caché
Commençons par le plus fondamental, si les signes que nous avons étudiés ont vocation à répartir les usagers dans l’espace en fonction de leur sexe, une communication directe ne serait-elle pas plus efficace ? Il n’est pas nécessaire de commenter longuement cette question pour mesurer son incongruité. En effet, ce sont les raisons même qui motivent la partition des espaces qui interdisent que l’on montre le non montrable, même schématiquement. Les signes doivent donc parvenir à distinguer métaphoriquement les deux sexes en respectant les règles de la décence, donc sans jamais montrer les organes eux-mêmes. C’est la relation au corps, à ses fonctions et à ses interdits qui est ici mise en scène. Les organes de l’élimination et de la sexualité comme signes non montrables sont donc représentés par des substituts. Bien qu’historiquement, les robes et les jupes aient été indifféremment portées par les hommes et par les femmes, dans le système de la mode occidentalisé actuel, il n’est pas rare qu’une analogie soit établie entre les formes du vêtement et les organes sexuels. Dans tous les cas, les vêtements fonctionnent à la fois comme des substituts et des signaux de ce qu’ils cachent, y compris de la relation honteuse avec le corps sexuel.
On trouve parfois des figures à la communication plus directes, mais elles sont rares et relèvent du monde des graffitis ou des images du registre pré pudique de l’enfance.


La proposition de l’architecte viennois Manfred Wolff-Plottegg pour le café Korb à Vienne est particulièrement intéressante, notamment par le détournement typographique qu’elle met en scène.
http://plottegg.tuwien.ac.at/Korb_WC.htm

La domination occidentale
Nous avons vu que la neutralisation conduit à éliminer les propriétés secondaires au profit des propriétés principales qui de ce fait deviennent saillantes et privilégiées. C’est le cas pour la jupe/robe pour les femmes et dans certains cas pour la chemise et le pantalon pour les hommes ou les « humains neutres »
Il n’est pas nécessaire d’insister sur ce choix vestimentaire typiquement occidental et occidentalisé qui impose un type vestimentaire dominant en reléguant les boubous, pagnes, saris, kimonos, sarong et autres djellabas dans les sphères du vêtement traditionnel, archaïque, folklorique ou obsolète. Dans tous les cas, c’est le système du vêtement occidental urbain qui s’impose.
Ravi Poovaiah qui est professeur au Industrial design Centre à l’Indian Institute of Technology à Mumbai, en Inde, valorise la diversité en proposant une figure de l’homme rural en plus de celle du citadin. Ses études de cas au sujet de la signalétique pour un hôpital sont remarquablement exposées sur le site web http://www.designofsignage.com/
Il y expose les nombreux allez et retour entre le travail de recherche des designers et les enquêtes préalables et de validations auprès des populations concernées par la signalétique.

Les rôles traditionnels
Revenons sur le fonctionnement sémiotique de la jupe/robe.
En complément de ses fonctions de marqueur de féminité et de substitut des organes sexuels, elle peut être simplement considérée comme la représentation des hanches et parfois de la taille. Plus développées chez les femmes surtout gynoïdes, et faiblement marquées chez les hommes, ces parties du corps offrent des propriétés figuratives à la fois « déneutralisantes » et décentes. Le vêtement permet à la fois de les habiller et de les accentuer.
Un grand nombre de modèles de jupes/robes est repérable dans la signalétique. Au-delà des influences de la mode, cette instabilité formelle montre que le processus de neutralisation n’est pas achevé et manifeste une indécision entre les fonctions sociale et sémiotique du « montrer » et du « cacher » qui se concentrent dans cette partie du vêtement féminin.
Les exemples de pictogrammes suivants en témoignent.

Ainsi que nous l’avons vu, la masculinité est en général représentée par une augmentation de la taille de la carrure et des épaules.
Tout comme pour les hanches féminines, ces propriétés figuratives correspondent bien à des propriétés morphologiques moyennes. (Selon les physiologistes, ces différences sont dues à la répartition presque inverse des tissus adipeux qui chez l’homme moyen sont situés en haut du corps et rares en bas, alors que chez la femme moyenne ils sont répartis en dessous du nombril.)
La majorité des pictogrammes enregistre cet écart, ceux-ci en ont fait leur principe.

En termes informationnels le privilège accordé à ces différentiateurs morphologiques « moyens » est relativement efficace, mais au passage ils contribuent à renforcer certaines propriétés extra physiologiques et morphologiques en reproduisant et confortant les propriétés sociales traditionnelles : celles de la femme reproductrice et pudique et ceux de l’homme fort, protecteur et dominateur.

Il est patent que les rôles sociaux traditionnels sont inscrits dans la communication visuelle et la signalétique. Il faut toutefois noter qu’à l’instar des changements égalitaristes dans les sociétés démocratiques, la tendance de ces discours imagés est moins traditionaliste et sexiste.
Une approche historique permet de suivre les signes du changement. Peu à peu, les différences sexistes les plus traditionnelles s’estompent au profit des formes plus neutres et plus politiquement correctes.
 
Toutefois, les résultats demeurent encore ambigus et discutables. Les hommes représentent encore la force et la protection auprès du « sexe faible », et le confinement de la femme dans son rôle de mère et de reproductrice pudique est encore généralisé. Les pictogrammes suivants témoignent tout à la fois des changements en cours et des ambivalences qui en résultent.
           

Quel est l’impact de ces images sur la construction des représentations des humains et de leurs rôles sociaux ? Infime peut-être, mais non négligeable certainement. La preuve en est que les designers et les prescripteurs de signalétique continuent de reproduire les modèles dominants et de renforcer les inégalités sociales. Les habitudes de communication et les représentations habituelles s’entretiennent mutuellement. Changer les premières, c’est contribuer au changement des secondes.
 

Références :

Cordier, F. (1993). Les Représentations Cognitives Privilégiées. Lille, Presses Universitaires de Lille.

Darras, B. (1996). Au commencement était l’image. Du dessin de l’enfant à la communication de l’adulte. Paris. ESF

Darras, B. (1998). L’image une vue de l’esprit. Étude comparée de la pensée figurative et de la pensée visuelle. Recherche en Communication, N° 10. pp. 77-99.

Darras, B. (2004). La modélisation sémio cognitive à l’épreuve des résultats des neurosciences. Le cas de la production des schémas graphiques. Recherches en communication, Sémiotique cognitive - Cognitive Semiotics, N° 19 pp. 175-198.

Denis, M., (1984). Propriétés Figuratives et non Figuratives dans l’Analyse des Concepts. L’Année Psychologique, 84, pp. 327-345.

Denis, M., (1988). Formes Imagées de la Représentation Cognitive. Bulletin de Psychologie, Tome XLI, N° 386, pp. 710-715.

Haider, H., & Frensch, P.A. (1996). The role of information reduction in skill acquisition. Cognitive Psychology, 30, pp. 304-337.

Langacker, R. (1987). Foundations of Cognitive Grammar. Standford University Press
.
Renzo di Renzo (Dir.) (2004). 1000 signs. Köln, Taschen

Rosch, E. (1975). Cognitive Representations of Semantic Categories, Journal of Experimental Psychology. pp. 192-233.

Rosch, E. (1978). Principles of Categorization, In Rosch, E., LLoyd B. (1978) (eds), Categorization and cognition. Hillsdale : N.J., L. Erlbaum, pp. 27-47.

 

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