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jeudi 29 février 2024
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Les constellations de Joanie Lemercier au festival Scopitone

La 20e édition du festival Scopitone des cultures électroniques indépendantes et des arts numériques se déroule à Nantes du 14 au 17 septembre. Elle accueille conférences, tables-rondes, soirées et nuits électroniques, ainsi que des installations dans l’espace public. Parmi celles-ci, la projection lumineuse sur un écran d’eau de l’artiste Joanie Lemercier, au bord de l’Erdre. Rencontre avec le créateur de ce voyage interstellaire.

Joanie Lemercier. © Marine Lecuyer

Isaline Dupond Jacquemart : Pouvez-vous vous présenter ?

Joanie Lemercier : Je suis un artiste visuel travaillant principalement avec la lumière. J’essaye d’investir d’autres espaces que celui de l’écran, omniprésent dans notre quotidien. Je réalise ainsi des projections sur des architectures, ou encore des sculptures. L’aboutissement de cette démarche est la projection d’images dans le vide. Avec l’installation “Constellations” présentée cette année au festival Scopitone à Nantes, j’investis l’espace public. “Constellations” est une projection de vingt mètres par dix. Les formes matérialisées par les rayons de lumière se déploient au-dessus de l’eau de l’Erdre. L’aspect futuriste de cette composition dans l’espace me plaît.

IDJ : Pourquoi êtes-vous intéressé par le medium de la lumière ?

JM : J’ai commencé à réaliser des projections grâce à un concours de circonstances. Alors que j’habitais à Bristol, des amis m’ont demandé d’imaginer une projection dans un club. J’ai commencé à user d’un logiciel de VJing permettant de créer un montage en temps réel. Dans ma pratique artistique, j’ai toujours utilisé l’ordinateur, la programmation, et internet comme moyen de diffusion. Mais il est parfois frustrant de ne pas avoir le retour en direct d’un public. À l’inverse, dans le cadre d’une projection dans un club, les réactions des personnes sont immédiates. J’ai créé des projections pour différents dj-sets, réalisé des tournées au Royaume-Uni et en Europe. Mais, très vite, j’ai commencé à travailler avec la technique du mapping, afin de ne pas me limiter à l’espace d’un écran plat. Des structures, matériaux transparents comme du tulle, ou encore des architectures deviennent des supports pour mes images. J’utilise des illusions d’optique, comme les anamorphoses, pour questionner la nature du réel. Le réel, visuel, n’est-il que lumière ? Si la technologie nous permet de manipuler la lumière, alors nous pouvons modifier le réel, ou du moins sa perception.

IDJ : Pourquoi cet attrait pour une esthétique composée de formes géométriques ?

LM : Je suis très inspiré par les artistes de la période Op-art en France, comme Vasarely, et par le courant minimaliste américain des années 70. Sol Lewitt a notamment travaillé autour des algorithmes, des itérations, et de formules permettant de créer des œuvres d’art, à l’époque sans l’intermédiaire de l’ordinateur. En 2022, les outils à ma disposition sont les logiciels, les ordinateurs, le code, etc. J’explore le motif de l’abstraction géométrique avec ceux-ci.

IDJ : Vous êtes de plus en plus impliqué dans la lutte pour la protection de l’environnement. Par quel moyen investissez-vous l’art comme outil d’engagement ? 

LM : J’utilise au quotidien un ordinateur, un smartphone… Mais je n’ai, jusqu’à mon récent engagement il y a quatre ans environ, jamais questionné l’impact direct de l’usage de ces technologies. Cependant, quand on assiste à l’effondrement du monde autour de nous, que ce soit du fait de la pandémie, du changement climatique, de la guerre en Ukraine, on est saisi d’une forme de sidération. J’ai visité la plus grande mine de charbon d’Europe, à une heure et trente minutes de Bruxelles et la vision de ce paysage dystopique a été un déclic. Ce lieu, et l’impact des industries fossiles, cristallisent différents problèmes de notre société : l’extractivisme, mais aussi les injustices sociales, puisque des villages aux alentours sont rasés, entrainant l’expropriation d’habitants. La technologie est impuissante à endiguer ces catastrophes. Je suis inspiré par les activistes environnementaux auxquels j’essaye d’apporter mon aide lors d’actions directes et je tente d’utiliser ma voix d’artiste pour amplifier la leur.

IDJ : Pouvez-vous me décrire l’installation “Constellations” que vous présentez au festival Scopitone cette année ? 

LM : Le public arrive au bord de l’Erdre et entend un bruit d’eau sous pression. Les spectateurs et spectatrices observent des particules de lumière apparaissant au-dessus de l’eau. Pendant 20 minutes, ils vivent un voyage onirique constitué d’éléments évoquant le cosmos. Je m’intéresse aux rapports à l’infiniment grand et à la manière dont les humains ont synthétisé la position des étoiles par la géométrie. Avec cette installation, j’accélère le mouvement des étoiles, imperceptible à l’échelle humaine, afin de proposer de nouvelles constellations futures qui seraient formées par l’expansion de l’univers. Mon approche, dans ce projet, n’est pas scientifique, mais a trait à l’imagination. 

IDJ : Quels sont les moyens techniques que vous mettez en œuvre dans cette création ? 

LM : Ils ne sont pas apparents, ce qui renforce l’onirisme de l’installation. J’utilise un vidéo-projecteur très puissant, sur un écran d’eau. Il s’agit d’eau sous pression propulsée en l’air et retombant aussitôt. Le mouvement de l’air, en fonction des conditions météorologiques, fait se déplacer légèrement l’écran d’eau. La projection peut ainsi se déployer dans un espace d’un mètre de profondeur. 

IDJ : Comment créez-vous les images de la projection ?

LM : Je crée les images à mon atelier, grâce à un prototype en taille réduite d’écran que j’utilise pour tester ma projection. Je code, j’use de logiciels d’architecture et de graphisme que je détourne. Dans “Constellations”, j’anime des nuages de points grâce à de la programmation. Certains de ces nuages de points proviennent de cartographies d’étoiles de la base de données “Gaïa” de l’ESA, European Space Agency, relevant du domaine public. Je réalise aussi des scans 3D d’objets et de structures tels qu’un caillou ou une cathédrale. 

IDJ : Pouvez-vous me parler de la bande sonore accompagnant la projection ? 

LM : C’est le travail de composition d’un musicien Paul Jebanasam, installé à Bristol. Sa musique est très imagée, inspirée par l’univers de science-fiction des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix avec des cordes et des effets sonores de type “noise”. 

IDJ : La projection se déroule sur les bords de l’Erdre. Quel est l’apport de ce cadre pour vous ? 

LM : J’ai été étudiant à Nantes, une ville qui me tient à cœur. Scopitone est l’un des premiers festivals où j’ai eu la chance d’être invité, en 2009. Pour l’installation “Constellations”, l’eau utilisée pour former l’écran fonctionne en circuit fermé et provient de l’Erdre. Étant donné les limitations d’accès que nous avons vécues du fait de la pandémie et de la privatisation croissante de certains espaces, pouvoir partager une expérience, gratuite, dans la ville et l’espace public, est important. 

→ Festival Scopitone, du 14 au 17 septembre à Nantes

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