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jeudi 29 février 2024
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Claude Baillargeon à l’affiche

Graphiste engagé né en 1949 et décédé en 2016, Claude Baillargeon travaille toute sa vie en indépendant. Il crée des affiches pour des partis et des municipalités de gauche, ainsi que pour des institutions culturelles. Passé maître dans l’art du photomontage, il manie symboles et émotions avec un certain goût pour la synthèse. La contemporaine, bibliothèque, archives, musée des mondes contemporains, lui consacre une exposition, ouverte jusqu’au 11 mars 2023.

Deux affiches pour le Parti socialiste de Claude Baillargeon : à gauche, “je protège mon environnement avec le parti socialiste”, 1984, à droite “Au cœur du changement”, 1981.

Un travail de commande engagé

Autodidacte, Claude Baillargeon conçoit ses premières affiches en 1974 pour le Thêatre Mouffetard, après s’être installé à Paris en 1968. Se désignant “photographiste”, il use dans son travail d’affichiste du photomontage, synthèse de symboles et langage en images. La contemporaine, bibliothèque, archives, musée des mondes contemporains située à l’Université de Paris Ouest Nanterre, lui dédie une rétrospective donnant à voir autant son travail de commande, que celui d’artiste-artisan des images. Celle-ci, au commissariat assuré par Joseph Chantier et Cécile Tardy, fait suite à la donation d’un ensemble de ses archives, réalisée par sa famille.

Dès l’entrée dans l’espace d’exposition, une large place est donnée au travail de commande du graphiste. En 1975, Claude Baillargeon propose spontanément une affiche au Parti socialiste, qui devient l’un de ses commanditaires principal jusqu’en 1981. Accrochée à une structure en bois rehaussée de rouge, l’affiche “Au cœur du changement, adhérez au PS dans votre entreprise” de 1981 est confrontée à sa maquette. Si cette dernière est composée d’un groupe de travailleur·euses rassemblé·es autour d’une rose rouge géante, symbole du PS, la seconde place le titre au cœur, à la demande du commanditaire. Si Claude Baillargeon a l’habitude de privilégier l’image au texte et à la typographie, il construit son travail en dialogue avec les besoins des structures.

Sur le mur de gauche, la cohérence de quatre autres affiches faites pour la campagne “L’autre politique” du Parti socialiste de 1980 est au contraire créée par la récurrence du motif de la rose. “Claude et moi nous sommes posés la question de la manière d’harmoniser des messages aussi disparates. [Claude] a utilisé systématiquement la rose qu’il a greffée sur différents objets : sur un marteau pour l’emploi, sur une clé pour les libertés, sur un oiseau pour la paix” affirme Joseph Danel, secrétaire, à l’époque, de la Commission communication du Parti socialiste. Attaché aux politiques sociales, à l’écologie et au droit des femmes, Claude Baillargeon fait de son travail une pratique politique, et appartient à cette génération de graphistes engagés. Il privilégie l’émotion d’une image à des arguments statistiques et textuels. Opposé à la publicité et à la société de consommation, il subit néanmoins petit à petit le tarissement de la commande aux indépendant·es, supplanté·es par les agences, et ne bénéficie pas de l’aura d’un collectif, tels que les membres du groupement Grapus.

Quatre affiches de Claude Baillargeon pour la campagne “L’autre politique” du parti socialiste, 1980

Sur le mur adjacent au premier est présenté le travail de Claude Baillargeon pour des institutions culturelles et notamment des théâtres. Pour la pièce “Mozart et Salieri” au Théâtre du tiroir des affabulations, il imagine en 2006 une affiche représentant un duel à l’aiguille à tricoter. Les deux aiguilles sont tenues par deux mains adverses échappées de manches en dentelle. La couleur d’une goutte de sang, rouge, à l’extrémité de l’une des deux armes, est la même que celle du titre. Le drame de la pièce, donnant à voir une relation conflictuelle entre Mozart et le compositeur vénitien Salieri, qui l’aurait, selon la légende, empoisonné, s’incarne dans cette synthèse graphique. “Quand [Claude] a eu cette idée du duel à mort, il m’a demandé de trouver une autre main : celle de gauche, c’est la main de mon fils et celle de droite, ma propre main. Nous avons […] emprunté les rideaux d’une voisine et les avons cachés sous la manche pour créer l’illusion de dentelle” précise Jean-Luc Bansard, fondateur du Théâtre du Tiroir. 

Claude Baillargeon utilise ses propres photographies argentiques pour ses photomontages, qu’il découpe, compose, colle et assemble avec une certaine économie de moyens. Artisan, il crée parfois des objets et installations pour ses prises de vues : une boîte de conserve sans fond de laquelle peut dépasser une main, ou encore un crayon-marteau. Posés sur une table, sous verre, des négatifs de Claude Baillargeon permettent de voir différentes de ses tentatives dans la production d’images à destination de ses affiches. L’on découvre aussi des photographies de murs lui servant à créer le fond de certaines compositions et motif récurrent dans son travail.

Vue de l’exposition “À l’affiche, Claude Baillargeon” à la contemporaine : plusieurs affiches de commandes d’institutions culturelles.

La poésie des symboles

La dernière pièce de l’exposition est consacrée à la dimension plastique du travail de Claude Baillargeon. Inspiré par le Bauhaus, le photographe John Heartfield, le graphiste Roman Cieslewicz, ou encore l’art cinétique, il élabore un langage visuel aux éléments polysémiques. Sur l’une des cimaises, son affiche “Voyage sur un rayon” représentant une figure spectrale, au visage dont émane une lumière irradiante, est confrontée à l’une des créations de Roman Cieslewicz. La ressemblance est frappante : pour le Théâtre contemporain de Wrocloaw, ce dernier fait le portrait d’une personne en costard, des nuages se substituant à la tête. Claude Baillargeon est traversé par le motif du corps et notamment de ses parties – têtes et mains – et celui floral, associé à la notion d’écologie. Billets, pièces, paysages urbains témoignent de son intérêt pour une société et ses travailleur·euses marqué·es par le capitalisme et les mutations des villes. L’exposition se clôt ainsi sur la présentation de l’une de ses rares éditions : un livre accordéon constitué de photographies des bords de la Seine, témoins d’une époque.

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