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mardi 16 avril 2024
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Écriture et typographie inclusives : obstacle pour les personnes dys ?

L’usage de l’écriture et des typographies inclusives se développe dans les communautés féministes et queer, ainsi qu’au-delà. Parmi les critiques adressées à ces outils, la difficulté de lecture qu’ils posent pour les personnes dys (dyslexiques, dyspraxiques, dysorthographiques, etc.) revient régulièrement. Diplômée d’un DNA de l’EESAB Rennes, étudiante en DNSEP et membre de Bye Bye Binary, Sophie Vela entreprend une étude exploratoire dans le but de recueillir les retours de personnes dys par rapport à l’écriture et à la typographie inclusives.

Multiplicité des écritures et typographies inclusives


Loin de prendre qu’une seule forme, l’écriture inclusive se caractérise par une multiplicité de solutions et d’usages, permettant d’inclure à la fois le masculin et le féminin. Parmi les différents procédés d’écriture, on distingue ceux qui relèvent d’une gymnastique de la langue comme le doublet ou l’usage de termes épicènes, les procédés de féminisation de termes masculins, notamment les noms de métiers, l’usage de signes typographiques insérés pour signifier un double accord (point, point médian, tiret quart-de-quadratin, slash, parenthèses, capitale, apostrophes, et ligatures expérimentales…), ou encore l’usage d’accords alternatifs (inclusixinclusi*libérae…). Sophie Vela, diplômée d’un DNA de l’EESAB Rennes et membre de Bye Bye Binary, mène une recherche à ce sujet. Dans son mémoire de recherche “Avez-vous pensé aux marges ?” autour de l’écriture et de la typographie inclusives, elle précise que ces procédés soulèvent certaines problématiques propres à la typographie. “L’utilisation de caractère éloignant les lettres (tiret, barre oblique) altère fortement le gris typographique” affirme-t-elle. Le détournement de signes typographiques, comme le tiret ou encore l’astérisque, faisant l’objet d’un autre usage que celui initial, peut aussi mettre en cause la compréhension du texte.

L’argument de la dyslexie

Au-delà de ces enjeux, propres aux difficultés de l’expérimentation permettant de développer de nouvelles solutions pour une meilleure inclusivité, un argument contre les écritures et les typographies non-binaires est récurrent. Celles-ci ne seraient pas inclusives pour les personnes dys. Ces dernières ont des fonctionnements atypiques pouvant causer des difficultés à comprendre ou à produire la parole et le langage, ou à l’utiliser en contexte pour communiquer. Si la Fédération Française des DYS “met en cause la masculinisation de la langue française tout en déconseillant l’utilisation du point médian pour les jeunes dyslexiques” précise Sophie Vela, la Fédération Nationale des Orthophonistes ajoute manquer d’études scientifiques sur le sujet. Enfin, le Réseau d’Etudes Handi-Féministes se positionne “contre la récupération du handicap par les personnes anti écriture inclusives.” 

Afin de recueillir la parole des concerné·es au sujet des obstacles que pourraient engendrer l’écriture et la typographie inclusives, Sophie Vela entreprend une étude exploratoire. Elle est inspirée de premières recherches menées par la•e graphiste Camille Circlude et l’orthophoniste Christella Bigingo. L’étude vise à tester la possibilité de compréhension sémantique et la lisibilité de 24 courtes phrases composées et rédigées de telle façon à présenter un grand nombre d’occurrences de solutions d’écritures inclusives. L’échantillon de l’étude rassemble 140 volontaires de 16 à 60 ans, 70 personnes dys et 70 personnes non dys, qui ont répondu au questionnaire. Dans le cadre de cette étude, Sophie Vela utilise les typographies inclusives BBB Baskervvool, le BBB BNM de Bye Bye Binary, le Times New Roman Inclusif d’Eugénie Bidaut, l’Homoneta de Quentin Lamouroux, ainsi que le DIN dong de Clara Sambot. 


Entre difficultés partagées et habitude

L’étude exploratoire de Sophie Véla montre qu’en ce qui concerne la compréhension sémantique  celle du sens du mot et de la phrase , 95% des propositions ont été saisies au total. Les phrases qui ont posé des difficultés sont les mêmes pour les deux groupes et mobilise uniquement des ligatures. Si les personnes dys ont plus de difficultés de compréhension que les personnes non dys, l’écart de difficulté de compréhension se situe entre 2% et 13% pour ces trois phrases. En termes de lisibilité  le déchiffrage de la lettre , 20% des phrases ont causé une difficulté pour les personnes dys, 13% pour les personnes non dys. Ce sont notamment les ligatures inclusives qui ne sont pas évidentes à lire, d’autant plus que cette forme expérimentale d’écriture est peu répandue dans l’usage et donc peu apprise à être lue. Si les difficultés pour les personnes dys sont plus nombreuses, elles ne leur sont donc pas propres.

Une autre étude, “De la nécessité d’étudier l’accessibilité des écritures inclusives aux personnes dyslexiques“, menée par Justine Bulteau, étudiante à l’ENSC de Bordeaux, École Nationale Supérieure de Cognitique, fait le constat que les personnes ayant le plus de difficultés avec la lecture de l’écriture inclusive “possèdent des caractéristiques comme un positionnement très défavorable ou défavorable aux écritures inclusives, une faible voire inexistante habitude à ces écritures et une lecture de 1h à 3h par jour. Le genre associé de ces individus est masculin”. Les personnes ayant le plus de facilité avec la lecture de l’écriture inclusive ont “des caractéristiques comme un positionnement très favorable ou favorable aux écritures inclusives, une forte habitude à ces écritures et une lecture de 5h à 10h par jour. Les genres associés de ces individus sont non-binaire, féminin et agenre”. Sophie Vela remarque aussi que les difficultés de lecture de l’écriture inclusive découlent d’un manque d’apprentissage de la part des personnes non dys, mais aussi dys. Comme l’affirme l’un des enquêtés, “tout ce que j’arrive à lire, c’est parce que je l’ai appris en séance d’orthophonie. Si, durant mes séances, j’avais découvert l’écriture inclusive, je n’aurais aujourd’hui aucun mal à la lire. Certes, cela me demande donc des efforts, mais ça en vaut la peine pour inclure tout le monde”. Pour Sophie Véla, si les ligatures expérimentales posent des difficultés, elles sont néanmoins une forme d’écriture inclusive intéressante, car elles permettent de ne pas couper un mot par des signes typographiques comme le point médian ou le tiret. Son usage est aussi politique : elles incarnent l’idée de lien et de transition, à l’inverse du point médian qui induit une séparation entre les deux genres, masculin et féminin. 

Les difficultés de lecture de l’écriture et des typographies inclusives relèvent donc aussi d’un enjeu d’apprentissage et d’usage. Le point médian est presque aussi bien lu et compris par les personnes non dys que celles dys, car entré dans les usages. Mais, si les ligatures expérimentales causent plus de difficultés à des personnes dys qu’à celles non dys (tout comme tout exercice de lecture), elles s’inscrivent dans une volonté d’expérimentation post-binaire politique. “Chercher à rendre la langue française accessible aux personnes dys est un travail qui, d’une part, mérite tout notre intérêt et, d’autre part, ne doit pas servir à évincer d’autres réformes linguistiques, telles que l’écriture inclusive, permettant de lutter contre d’autres discriminations, en l’occurrence le sexisme” affirme notamment le Réseau d’Etudes Handi-Féministes… Le collectif interpelle les fabricants de lecteurs d’écran : leurs produits doivent être en capacité de déchiffrer correctement ces nouvelles formes de langage et d’écriture. Sophie Vela invite d’autres personnes à poursuivre son travail de recherche exploratoire, en incluant notamment des exercices de lecture de textes plus long et en constituant un échantillon plus large. Elle s’attache à présent à essayer de développer des formes de ligatures permettant une lecture facilitée et instinctive.

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