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mardi 16 avril 2024
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Etapes célèbre la Journée Internationale des Droits des Femmes

Audacieuses, ambitieuses, talentueuses, avant-gardistes, anti-conventionnelles pour certaines, trop souvent dans l’ombre, toujours source d’inspiration pour des générations de femmes après elles, Etapes célèbre aujourd’hui toutes ces femmes du monde du design au sens large : graphistes, architectes, typographes, designers, artistes plasticiennes… Si on ne peut toutes les citer, aucune d’elles ne doit cependant rester anonyme, et c’est donc à toutes les femmes que nous rendons hommage en revenant sur quelques portraits.

« Le plus souvent dans l’histoire, « anonyme » était une femme ». Virginia Woolf, Une Chambre à Soi (1929).

C’est sans doute un mélange d’audace, de conviction personnelle et de détermination qui ont poussé des femmes comme Charlotte Perriand ou Margarete Schütte-Lihotzky à suivre leur voie dans le milieu du design et de l’architecture des années 1920. Charlotte Perriand, connue entre autres pour sa Chaise Longue LC4 ou encore son Siège Pivotant LC7, n’a pas toujours connu publiquement le succès qu’elle méritait. En effet, le fauteuil « grand confort » et la chaise longue basculante ont bien été dessinés par Charlotte Perriand, lors de sa collaboration avec Le Corbusier. Elle est également pionnière dans l’art du photomontage dont elle s’est servie en 1936 afin de dénoncer l’insalubrité des logements parisiens. Long de 15 mètres, avec une superficie de 60 m2, « La Grande Misère de Paris » mélange textes et images, juxtapose les gros plans et les plans d’ensemble, oppose le plan de Paris à la photo de l’enfant en pleurs, pour communiquer de manière puissante les conditions de vie précaires des parisiens : la trop forte densité, l’insalubrité, mais aussi les conditions de vie aliénantes des femmes. Charlotte Perriand laisse derrière elle avec cette œuvre une vision de l’art militant, au service de son idéologie concernant l’évolution d’une société en progrès qui paradoxalement, est porteur d’effets pervers pour l’homme.

Pouvons-nous seulement imaginer être la première femme architecte d’un pays ? C’est pourtant ce que fut Margarete Schütte-Lihotzky, première femme autrichienne à devenir architecte en 1919. Éprise du design fonctionnaliste et dans un contexte de pénurie de logements à Francfort, on lui doit notamment la cuisine équipée connue sous le nom de frankfurter Küche en 1926. Cette grande dame est également connue pour son activisme anti-nazi.

Bien que dans un contexte différent de celui de Margarete Schütte-Lihotzky qui a vécu l’entre-deux guerres et ses conséquences sur l’habitat en Allemagne, c’est également une réflexion sur l’habitat, la standardisation et l’accessibilité des meubles qui a habité l’américaine Ray Eames. Souvent occultée par son mari architecte, Charles Eames, avec qui elle travaillait, elle a cependant laissé dans son sillage l’American Abstract Artist (AAA), un groupe dont la vocation est d’échanger sur l’art abstrait et de permettre des expositions, qu’elle crée en 1936. En ces temps-ci, l’art abstrait est mal vu : peut-il être qualifié d’art ? L’avant-gardisme de Ray Eames a permis à l’art abstrait de se développer aux Etats-Unis, en partie grâce à cette association-refuge qui existe encore aujourd’hui.

Si vous avez déjà vu un « componibili », ce système modulaire et moderne de rangement, savez-vous seulement qu’il a été inventé par la première femme à se voir diplômer par le prestigieux Institut Polytechnique de Milan ? Il s’agit bien de Anna Castelli Ferrieri, une architecte et designer italienne spécialisée dans la planification urbaine et l’utilisation des matières plastiques, notamment. Dès 1947, elle reçoit de multiples médailles d’or. On la connait aussi pour sa vision féministe. Consciente du combat des femmes pour leur émancipation, elle organise en 1983 une exhibition retraçant le parcours de cette émancipation depuis le XVIIIe siècle.

L’irrévérencieuse et terriblement inspirante Zaha Hadid, architecte irako-britannique, aussi connue sous le nom de « Reine des Courbes » (ou Queen of the Curves), a non seulement laissé derrière elle des constructions surréalistes comme le London Aquatics Centre ou l’Opéra de Canton, mais a également été l’une des femmes architectes les plus récompensées. Elle est en effet la première femme à recevoir le prix Pritzker en 2004, et c’est sans compter son élévation au rang de commandeur de l’ordre de l’Empire britannique et de dame commandeur, pour ses travaux et services rendus à l’architecture. Souvent interviewée, elle déclarera : « Les gens demandent : « Pourquoi n’y a-t-il pas de lignes droites, pourquoi pas de 90 degrés dans votre travail ? » C’est parce que la vie n’est pas faite selon une grille. Si vous pensez à un paysage naturel, il n’est ni uniforme, ni régulier, mais les gens vont dans ces endroits et pensent que c’est très naturel, très relaxant. Nous pensons que c’est possible en architecture et en design. »


Connue comme la femme qui utilisait son corps comme son art, l’américaine et artiste plasticienne Carolee Schneemann a tordu le cou au mythe du génie créateur masculin, et encore davantage à celui de l’artiste et de sa muse. Elle va, à travers certaines de ses œuvres comme « Eye Body : 36 transformative actions », ou encore « Interior Scroll », s’affranchir de l’opposition codifiée de l’artiste vs. son matériau : Carolee Schneemann est à la fois l’artiste, son corps le matériau, et son image devient on œuvre. Comme elle le dira elle-même à propos de « Eye Body », “J’ai alors décidé que je voulais que mon corps réel soit combiné avec l’œuvre en tant que matériau intégral… Couvert de peinture, de graisse, de craie, de cordes, de plastique, j’érige mon corps comme un territoire visuel. Non seulement je suis un créateur d’images, mais j’explore les valeurs d’image de la chair en tant que matériau avec lequel je choisis de travailler. »

D’autres femmes dans la profession du design et de l’art graphique ont marqué plusieurs générations, non pas en raison d’un combat féministe comme Carolee Schneemann, mais en raison de la longévité de l’impact de leurs réalisations dans le monde. On citera à ce titre Carolyn Davidson, la graphiste américaine qui a créé en 1971 le Swoosh, ou virgule de Nike (qui à l’époque existe sous le nom de Blue Ribbon Sport.) La virgule est encore aujourd’hui l’un des rares logos à être immédiatement identifiable mondialement.

Une autre artiste et graphiste américaine, Susan Kare, a également laissé son empreinte, cette fois dans l’univers digital. Recrutée chez Apple au début des années 1980 en tant que «Artiste de l’interface humaine Macintosh », Susan Kare va créer des polices de caractère (comme Chicago ou Geneva), des éléments d’interfaces (comme « Happy Mac », la figure d’un ordinateur souriant qui accueille l’utilisateur à chaque démarrage).

Certains pourraient néanmoins se dire que le problème de la place de la femme dans le graphisme (au sens large) se conjugue au passé. Mais ce n’est malheureusement pas le cas. Si un nombre équivalent d’étudiantes et d’étudiants se retrouve sur les bancs et les ateliers des écoles de graphisme et de design, la situation n’est plus du tout la même dès lors que ces étudiants entrent dans le monde du travail. Non seulement les rémunérations sont moindres pour les femmes, mais elles sont (trop) peu nombreuses à occuper des postes de direction. Et bien-sûr, elles sont également moins nombreuses à enseigner. C’est également ce que déplore Jean-Michel Géridan, directeur du Centre d’Art National de Graphisme de Chaumont (le Signe), dans une interview: « Il est fascinant de constater que dans l’Union européenne, 70 % des étudiants en graphisme sont des femmes et à peine 10 % vivent de leur activité en indépendantes »].

Tout ça n’est malheureusement pas nouveau. Dans un rapport d’information du Sénat datant de 2013, la Délégation du Sénat aux droits des femmes et de l’égalité des chances entre les hommes et les femmes a mis en évidence des inégalités insoutenables dans le domaine de l’art et de la culture : moins de 30% des acquisitions des Fonds régionaux d’art contemporain concernaient des oeuvres réalisées par des femmes, 10% à peine des dessinateurs sont des dessinatrices. Pire encore, le rapport d’information mettait en lumière l’une des causes-racines du problème d’inégalité et de sexisme : « la banalisation des comportements sexistes dans les Ecoles d’Art. » Le rapport, citant Reine Prat (haute fonctionnaire qui est autrice de deux rapports ministériels sur l’égalité femmes hommes dans le domaine de la culture et des arts) , dénonce l’asymétrie malsaine de l’étudiante et de son mentor : « dans les écoles d’art, pour le dire schématiquement, des générations de « Lolitas » travaillent sous l’égide de mentors qui sont le plus souvent des hommes, le plus souvent d’un certain âge ». Le panorama des comportements sexistes dans les écoles d’art et de graphisme, mentionné dans le rapport va de « l’insulte sexiste ou homophobe jusqu’au harcèlement sexuel. » Et de faire état de la sous-représentation criante des femmes dans le corps enseignant de ces écoles… Si le rapport date de 2013, le Rapport du Haut Conseil à l’Egalité entre les Femmes et les Hommes de 2018 décrit les mêmes inégalités et les mêmes pratiques.

Certaines initiatives privées et projets indépendants font honneur aux femmes du design, et nous rappellent ainsi les enjeux de la sous-représentation de ces dernières.

La plateforme web http://designeuses.fr, réalisée par le designer indépendant Geoffrey Dorne (fondateur de Design & Human) et Iryna Kogutyak (Directrice Artistique) en 2015 met à l’honneur des portraits de designeuses sous forme d’interviews et permettant de partager leur histoire, leur savoir-faire ainsi que leur vision du design.

Un autre exemple de projet indépendant est le collectif activiste Guerrilla Girls, composé d’artistes anonymes dont le leitmotiv est de « réinventer le « F » du mot féminisme. Jouant sur les mots (le « F word » désignant normalement le mot « f**ck » ), le groupe avec ses multiples actions (posters, vidéos, expositions) vise « à dénoncer les préjugés sexistes et ethniques et la corruption dans l’art, le cinéma, la politique et la culture pop. »

Une autre initiative qu’il est important de mentionner est la création du projet WD+RU qui signifie Women’s Design + Research Unit (https://wdandru.tumblr.com). Créé par Teal Triggs et Siân Cook, le blog WD+RU présente des projets graphiques réalisés par des femmes. Le projet est aussi à l’initiative de recherches, tel que le Brave New Normal Report « Intergenerational Mentoring + Women in Graphic Design ». Ce rapport, issu d’une recherche qui s’est étendue de 2020 à 2022, fait état de constats navrants pour les femmes dans le design. Par exemple, 79% de femmes designers changent de carrière. Des discriminations dans les conditions de travail sont également rapportées, tout comme dans les considérations générales attribuées aux femmes dans leur environnement professionnel.

Enfin, certaines artistes graphistes elles-mêmes mènent un combat pour l’égalité avec leurs œuvres. C’est le cas de la talentueuse allemande, Anja Kaiser, qui a plusieurs reprises déjà, a véhiculé à travers son talent, son approche féministe. Elle a par exemple choisi d’acheter des spots publicitaires avec l’argent reçu pour le prix du design conceptuel Inform de Leipzig, au lieu d’exposer dans une galerie d’art contemporain. La jeune artiste a ainsi permis à des associations et collectifs féministes de proposer des textes et slogans pour venir garnir les espaces publicitaires. C’est ainsi que les textes comme « Wanted, la fin du patriarcat » se sont retrouvés placardés pendant plusieurs mois sur des panneaux publicitaires de Leipzig.

Et vous, quelle(s) femme(s) du design avez-vous envie de célébrer aujourd’hui ? Déjà célèbre ou peut-être une collègue de travail, dites-nous en plus !

#womenindesign ; #femmesgraphistes ; #journéeinternationaledesdroitsdesfemmes ; #guerrillagirls ; #lesdesigneuses ;

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