Chaque rentrée éditoriale est un moment de vérité. Un point de bascule silencieux où l’on choisit, consciemment ou non, ce que l’on va défendre, ce que l’on va creuser, et ce que l’on refuse de suivre. En ce début d’année, une chose est claire : le design ne peut plus se contenter d’être visible. Il doit être structurant.
Depuis plusieurs années déjà, les signes s’accumulent. Saturation visuelle, inflation des tendances, standardisation des outils, confusion entre inspiration et production. Le design est partout, mais rarement interrogé. Rarement expliqué. Rarement assumé comme un levier de décision, de transformation ou de responsabilité. Trop souvent réduit à une surface, un style, un livrable.
Or le contexte a changé. Radicalement.
Crises écologiques, mutations technologiques, instabilité économique, accélération des usages numériques, fragilisation des modèles culturels : les organisations évoluent désormais dans un environnement où l’improvisation permanente n’est plus tenable. Dans ce paysage mouvant, le design n’est plus un supplément. Il devient une infrastructure invisible, un cadre de pensée, un outil de mise en cohérence.
C’est à cet endroit précis qu’Étapes choisit de se situer pour cette rentrée.
Du design « qui montre » au design « qui organise »
Pendant longtemps, le design a été évalué à l’aune de son impact immédiat : reconnaissance visuelle, singularité graphique, efficacité commerciale. Ces critères ne sont pas obsolètes, mais ils sont devenus insuffisants. Car ce qui fait défaut aujourd’hui, ce n’est pas la créativité. C’est la capacité à tenir dans le temps.
Les projets les plus pertinents ne sont plus nécessairement ceux qui frappent fort, mais ceux qui structurent durablement : identités capables d’évoluer sans se diluer, systèmes graphiques adaptables, expériences pensées pour des usages réels et non fantasmés. Le design devient un langage continu, pas un coup d’éclat.
Cette mutation est profonde. Elle oblige les designers à sortir d’une posture d’exécutants brillants pour endosser celle de constructeurs de systèmes. Elle impose de penser au-delà de la forme, d’intégrer la contrainte comme matière première, de dialoguer avec la stratégie, la technique, le social, l’environnemental.
Ce glissement n’est pas confortable. Il demande de la méthode, de la culture, parfois du renoncement. Mais il redonne au design un rôle central : celui d’organiser la complexité plutôt que de la masquer.
Le designer face à la responsabilité
Parler de stratégie implique de parler de responsabilité. Responsabilité des choix formels, mais aussi des récits véhiculés, des usages encouragés, des ressources mobilisées. Le design ne peut plus prétendre à la neutralité.
Chaque interface simplifie ou exclut. Chaque identité raconte un rapport au monde. Chaque objet dessiné engage une chaîne de production, de consommation, de déchets. Feindre l’innocence relève désormais de l’aveuglement.
Cela ne signifie pas que le design doit devenir moralisateur ou militant par principe. Mais qu’il doit être conscient. Conscient de son impact. Conscient de ses angles morts. Conscient des compromis qu’il accepte.
Dans ce contexte, la figure du designer-chercheur, du designer-stratège, du designer-médiateur n’est plus marginale. Elle devient centrale. Comprendre avant de produire. Questionner avant de formaliser. Argumenter avant de séduire.
Ce que nous refusons
À cette rentrée, Étapes assume aussi ce qu’elle ne veut plus accompagner.
Nous ne courrons pas après les tendances vides de sens, les effets de surface, les esthétiques interchangeables. Nous ne confondrons pas vitesse et pertinence, ni visibilité et valeur. Nous ne réduirons pas le design à une succession d’images sans contexte.
Le design mérite mieux que le flux continu de nouveautés commentées à la hâte. Il mérite du temps long, de l’analyse, du recul critique. Il mérite qu’on parle de processus autant que de résultats, de conditions de production autant que de rendu final.
Ce que nous défendrons en 2026
Cette année, Étapes continuera de documenter le design comme discipline de fond : une pratique située, exigeante, traversée par des enjeux économiques, sociaux, politiques et culturels.
Nous parlerons de studios qui construisent des systèmes plutôt que des signatures. D’écoles qui forment à la pensée autant qu’à l’outil. De designers qui doutent, expérimentent, se trompent et recommencent. De projets qui cherchent la justesse plutôt que l’effet.
Nous donnerons de la place à la recherche, à la pédagogie, à l’analyse critique. Nous interrogerons les outils — y compris l’intelligence artificielle — non comme des solutions magiques, mais comme des transformations profondes des méthodes et des postures.
Une ligne claire
Cette rentrée n’est pas une rupture spectaculaire. C’est un resserrement. Un choix assumé de profondeur plutôt que de dispersion. D’exigence plutôt que de facilité. De cohérence plutôt que d’accumulation.
Le design n’a jamais été aussi stratégique, non parce qu’il serait devenu plus important, mais parce que le monde est devenu plus instable. Et dans l’instabilité, ce qui compte n’est pas ce qui brille, mais ce qui tient.
C’est à cette condition que le design reste pertinent.
C’est à cette condition qu’il mérite d’être regardé, enseigné, transmis.
Bienvenue dans l’année étapes : 2026.



