Le designer ne fabrique pas seulement des objets, des interfaces ou des identités visuelles. Il contribue aussi à rendre des idées, des produits ou des services plus désirables. Dès lors, où s’arrête son rôle ? Et où commence sa responsabilité ?
On enseigne souvent le design comme une discipline tournée vers la résolution de problèmes. Observer un usage, comprendre un besoin, imaginer une réponse pertinente. Cette définition a l’avantage d’être simple et de rassembler des pratiques très différentes, du design graphique au design industriel en passant par le numérique. Pourtant, elle laisse une question dans l’ombre : tous les problèmes méritent-ils d’être résolus ?
La plupart des designers n’ont sans doute jamais commencé leur carrière en se posant cette question. Les premières années sont faites d’opportunités, de commandes, de rencontres et d’apprentissages. On accepte un projet parce qu’il est intéressant, parce qu’il permet de vivre de son métier ou parce qu’il ouvre de nouvelles perspectives. Les considérations éthiques viennent souvent plus tard, lorsque l’expérience permet de choisir davantage ses clients. Mais même à ce moment-là, la frontière reste difficile à tracer.
Refuser de travailler pour un fabricant de cigarettes ou pour une entreprise impliquée dans des scandales environnementaux semble aujourd’hui relativement consensuel dans une partie de la profession. Les choses se compliquent dès que les situations deviennent moins tranchées. Faut-il accepter de concevoir une campagne pour une plateforme de fast fashion ? Une identité visuelle pour une entreprise pétrolière engagée dans une stratégie de transition ? Une application de paris sportifs ? Une marque d’alcool ? Un acteur majeur de l’intelligence artificielle ? Les réponses divergent souvent, non parce que les designers auraient des valeurs radicalement opposées, mais parce qu’il n’existe pas de ligne universelle.
Cette difficulté tient peut-être à une caractéristique propre au design. Contrairement à d’autres disciplines, son rôle ne consiste pas uniquement à fabriquer. Le design rend les choses plus compréhensibles, plus attractives, plus désirables. Une identité graphique inspire confiance. Un packaging attire le regard. Une interface facilite l’adoption d’un service. Une campagne construit un imaginaire. Le designer ne crée pas nécessairement le produit, mais il participe à la manière dont celui-ci sera perçu.
C’est précisément là que naît le malaise. Jusqu’où cette contribution engage-t-elle celui qui la produit ?
Pendant longtemps, la réponse semblait relativement simple. Le designer était considéré comme un prestataire. Il mettait ses compétences au service d’un commanditaire, sans être tenu pour responsable de la stratégie globale de celui-ci. Cette vision existe toujours, mais elle est de plus en plus discutée. Les attentes des consommateurs évoluent, les entreprises sont davantage scrutées, et les créatifs eux-mêmes revendiquent parfois un rôle plus engagé dans les choix de société. Les agences publient des chartes éthiques, certains studios annoncent publiquement les secteurs avec lesquels ils refusent de collaborer, tandis que d’autres défendent au contraire une position plus pragmatique : accompagner un client dans son évolution peut parfois avoir plus d’impact que le laisser entre les mains d’un acteur moins exigeant.
La réalité quotidienne est pourtant rarement aussi nette. Dans un studio de dix personnes, peut-on vraiment refuser un projet majeur au nom de ses convictions personnelles ? Un jeune designer fraîchement diplômé dispose-t-il de la même liberté qu’un directeur artistique reconnu ? Peut-on demander à chacun de sacrifier une opportunité professionnelle pour rester parfaitement aligné avec ses valeurs ? À mesure que l’on pose ces questions, les certitudes s’effritent.
Il faut aussi reconnaître que les convictions évoluent avec leur époque. Les sujets qui mobilisent aujourd’hui la profession n’étaient pas forcément au cœur des préoccupations il y a quinze ans. La fast fashion, les cryptomonnaies, les réseaux sociaux, l’intelligence artificielle ou encore les enjeux climatiques déplacent régulièrement les lignes. Les designers ne travaillent pas dans un vide moral ; ils évoluent au sein d’une société qui redéfinit constamment ce qu’elle juge acceptable.
Cette évolution conduit à une autre interrogation, plus inconfortable encore. Le rôle du designer consiste-t-il à juger les projets qu’on lui confie, ou à améliorer ceux qu’il accepte ? Refuser une mission est une manière d’affirmer ses convictions. Accepter un projet pour tenter d’en réduire les impacts négatifs en est une autre. Certains considèrent que toute collaboration vaut caution. D’autres estiment qu’il est possible d’influencer positivement un client de l’intérieur. Là encore, il n’existe pas de réponse évidente.
Peut-être est-ce justement cette absence de réponse qui rend le sujet si intéressant. Le design a longtemps revendiqué sa capacité à résoudre des problèmes complexes. Il découvre aujourd’hui que certains d’entre eux ne relèvent ni de la technique, ni de l’esthétique, ni même de l’usage, mais de l’arbitrage personnel. Deux designers partageant les mêmes compétences peuvent légitimement prendre des décisions opposées face à une même commande sans que l’un soit nécessairement plus éthique que l’autre.
Cette situation rappelle que le design n’est jamais totalement neutre. Chaque projet contribue, à son échelle, à orienter un regard, une confiance ou un comportement. Cela ne signifie pas que le designer porte seul la responsabilité de tout ce qui en découle. Mais cela signifie peut-être que son rôle ne peut plus être réduit à celui d’un simple exécutant.
Au fond, la question n’est sans doute pas de savoir si un designer peut tout concevoir. Elle est peut-être de savoir à partir de quel moment il considère qu’en rendant une idée plus désirable, il en devient aussi, en partie, le dépositaire. Chacun fixera cette limite à un endroit différent. Et c’est probablement très bien ainsi. Car si le design est une discipline de la résolution de problèmes, il est aussi, plus que jamais, une discipline du questionnement.



